
L'adoption de la circulaire du Premier ministre n° 6519/SG du 5 février 2026 relative à la commande publique numérique marque un tournant décisif dans la stratégie de l'État français.
Ce texte stratégique redéfinit les critères d'achat public en matière de solutions numériques et impose une nouvelle doctrine aux acheteurs publics.
Entre exigences de souveraineté, impératifs de sécurité et respect du droit européen de la concurrence, les marchés publics numériques entrent dans une nouvelle ère.
La circulaire définit une hiérarchie claire dans le choix des solutions numériques.
L'État doit d'abord privilégier les solutions mutualisées déjà existantes en interne (via la DINUM, l'OSIIC ou d'autres services partagés), puis se tourner vers les solutions « sur étagère » du secteur privé, et n'envisager le développement spécifique qu'en dernier recours.
Cette approche repose sur plusieurs critères de décision obligatoires pour les acheteurs publics :
Cette doctrine s'inscrit dans la continuité de la stratégie « Cloud au centre » et vise à concilier efficacité opérationnelle, maîtrise budgétaire et autonomie stratégique.
L'article 31 de la loi n°2024-449 du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique (SREN) constitue le socle juridique de cette nouvelle approche.
Il impose des obligations strictes lorsque deux conditions cumulatives sont réunies :
Dans ces situations, l'administration doit recourir à des services d'informatique en nuage offrant des garanties renforcées, notamment la protection des données contre tout accès par des autorités publiques d'États tiers non autorisé par le droit de l'Union européenne. En France, cette exigence se traduit par le recours à des offres qualifiées SecNumCloud par l'ANSSI, ou à des certifications européennes équivalentes.
Le vademecum publié par la DINUM en février 2026 précise les catégories de données concernées : secret de la défense nationale, secret médical, secret des affaires, données nécessaires à la sûreté de l'État ou à la sécurité publique.
La souveraineté numérique ne constitue pas (plus) qu'un enjeu théorique.
Elle répond à une menace concrète : l'application extraterritoriale de législations étrangères, notamment le Cloud Act américain adopté en 2018. Ce texte autorise les autorités fédérales américaines à exiger des entreprises soumises à leur juridiction la transmission de données, même stockées sur des serveurs situés hors des États-Unis.
Cette situation crée une tension juridique majeure pour les acheteurs publics européens : comment garantir la confidentialité des données sensibles tout en respectant les principes européens de libre concurrence et de non-discrimination ? La position dominante des hyperscalers américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) qui concentrent environ 70% des parts de marché européen du cloud, rend cette question particulièrement aiguë.
Pour intégrer légalement ces exigences de souveraineté dans les procédures de passation des marchés publics, plusieurs leviers juridiques sont à la disposition des acheteurs :
Au stade de la candidature :
Au stade du jugement des offres :
Dans les conditions d'exécution :
On précisera toutefois que ces critères et exigences doivent être liés à l'objet du marché et proportionné.
La circulaire du 5 février 2026 ne se limite pas aux enjeux de souveraineté. Elle consacre également les principes de l'achat numérique responsable défendus par le GINUM (groupement interministériel du numérique). Cette approche impose aux acheteurs publics d'intégrer systématiquement :
Des critères environnementaux :
Des critères sociaux :
Ces exigences permettent d'utiliser la commande publique comme levier de transformation écologique et sociale, tout en participant à la réduction de l'empreinte environnementale du numérique public.
La doctrine affirme un objectif stratégique : augmenter la part des achats auprès des PME innovantes françaises et européennes. Pour y parvenir, plusieurs dispositifs sont mobilisés :
Un rendez-vous national de coopération entre administrations et éditeurs de solutions collaboratives s'est tenu à Bercy le 27 mars 2026, à l'initiative de la DINUM et de la DGE. Cette démarche illustre la volonté de l'État de structurer un écosystème numérique français et européen compétitif, capable de rivaliser avec les géants américains et asiatiques.
L'exemple de La Suite numérique, l'environnement de travail collaboratif des agents publics, illustre cette stratégie. Elle repose sur une architecture modulaire articulant un socle stratégique basé sur des logiciels libres (Tchap, Visio, FranceTransfert), des services complémentaires ouverts à la concurrence, et des outils innovants en expérimentation mobilisant la filière française des éditeurs.
La mise en œuvre de cette nouvelle doctrine soulève plusieurs défis pratiques pour les acheteurs publics :
L'évaluation de la sensibilité des données : chaque administration doit désormais conduire une analyse d'impact (confidentialité, intégrité, disponibilité, traçabilité) pour déterminer si ses systèmes d'information entrent dans le champ d'application de l'article 31 de la loi SREN. Cette évaluation nécessite une expertise technique et juridique souvent complexe sur la gouvernance des données.
La disponibilité limitée d'offres certifiées : le nombre d'acteurs disposant de la certification SecNumCloud 3.2 reste restreint. Cette situation peut entraîner des risques de rupture d'approvisionnement ou une restriction artificielle de la concurrence, posant des questions de sécurité juridique en cas de contentieux.
L'articulation avec le droit européen : la Cour de justice de l'Union européenne veille strictement au respect du principe de non-discrimination en fonction de la nationalité. Les exigences de souveraineté doivent donc être systématiquement rattachées à l'objet du marché et proportionnées au niveau réel de sensibilité des données traitées.
La nécessité d'un accompagnement renforcé : face à ces enjeux complexes, les acheteurs publics doivent s'appuyer sur une expertise juridique spécialisée pour sécuriser leurs procédures de marchés publics numériques, anticiper les risques contentieux et optimiser leurs choix stratégiques.
La circulaire du 5 février 2026 et l'article 31 de la loi SREN redessinent en profondeur le paysage de la commande publique numérique en France. Loin de constituer un simple ajout de critères techniques, ces textes imposent aux acheteurs publics une véritable révolution culturelle : passer d'une logique purement économique à une approche globale intégrant souveraineté, sécurité, durabilité et soutien à l'innovation française et européenne.
Cette transformation nécessite un accompagnement juridique expert pour naviguer entre les impératifs de protection des données sensibles, les contraintes du droit européen de la concurrence, et les objectifs stratégiques de résilience et d'autonomie numérique.
Le cabinet NOVLAW Avocats accompagne les acheteurs publics et les opérateurs économiques dans la mise en œuvre de ces nouvelles exigences, de la définition du besoin à la gestion des contentieux.
Novlaw vous accompagne pour sécuriser votre bail commercial à chaque étape : négociation, rédaction, exécution et contentieux. Échangeons sur votre situation et vos enjeux.